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Publié par Paroisse

par Eric Emmanuel Schmitt

 

Vous valez bien plus qu'une multitude de moineaux ...

VINGT-HUITIÈME JOUR DE CONFINEMENT : BIENTÔT L’HOSPITALITÉ

            Habiter un espace sans y recevoir le rend un peu moins personnel. J’ai besoin de dire « Bienvenue chez moi » pour être vraiment chez moi. Une porte qu’on n’ouvre plus ne ferme sur rien, l’intérieur n’ayant de sens que par rapport à l’extérieur. Quelle tristesse de posséder une chambre d’amis sans héberger d’amis ! Quelle rage d’avoir une grande table et pas de grandes tablées ! Un logement n’est pas un lieu de solitude, une boîte où l’on se cache, mais un lieu d’échanges, de partages.

            Dans quelques jours, je pourrai rouvrir ma porte et mes bras, je cesserai enfin d’être un de mes meubles.

27 novembre

27ème jour de confinement : L’Adieu au cynisme

            Voici une bonne nouvelle dans notre univers confiné : l’affaiblissement du cynisme.

            Avant cette crise proliférait un cynisme sans retenue, mondial, fier de lui, qui insultait tout ce qui ne lui ressemblait pas, dont Donald Trump portait l’étendard. L’argent passait avant tout, et une bonne décision se réduisait à une décision qui huile l’économie et permet plus de profits.

            Or les humains, en majorité, ont placé quelque chose avant l’économique : la vie elle-même. Contredisant les cyniques pour qui l’économie l’emporte sur tout, ils ont désigné d’autres priorités, dont la santé et la protection des faibles.

            Certes, cela ne va pas sans heurts, sans sacrifices, sans mise en danger, sans casse. Je crains même, pour beaucoup d’entre nous, de tristes conséquences individuelles et sociales. Mais, en dépit de cette lucidité inquiète, je ne peux qu’applaudir. Une économie, ça renait. Un cadavre, non. Et j’adhère à une philosophie qui privilégie la vie, bien davantage qu’à celle qui la sacrifie pour quelques dollars.

26 novembre

25ème jour de confinement - Mardi 24 novembre :

Pas de mot aujourd'hui, mais une rencontre à 17h00.

Inscription gratuite : https://bit.ly/2HzIF0O

24ème  jour : Bénéfices du négatif ?

Le poète romantique allemand, Hölderlin, écrivait : « Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve. » Seul le danger affute l’esprit, entraîne la réflexion, l’inventivité, la recherche. Sans conscience des menaces, il n’y a pas de dynamisme. L’irruption des vaccins vient de nous le prouver.

J’ai toujours appris davantage de mes échecs que de mes réussites. En me révélant mes défauts, l’insuccès m’offrait un portrait de moi complexe et m’ôtait l’assurance du vainqueur. Je me souviens d’un concours que, étudiant, j’avais raté : l’analyse de mes défaillances m’avait permis de remporter le suivant, bien plus difficile, important. Je me souviens d’une pièce de théâtre qui n’avait rencontré ni le public ni la critique : j’avais tiré de cette épreuve un amour renouvelé et profond pour mon travail, concluant avec volupté que je ne faisais pas ce métier d’écrivain pour gagner de l’argent ou de la considération, mais pour le faire, tout simplement.

Que m’apporte ce confinement ? Il m’éclaire. Il me démontre que des « petits emplois » sont plus essentiels à la société que les grands spécialistes du CAC 40, il souligne combien certains missionnaires — médecins, infirmiers, professeurs — sont médiocrement rémunérés, il m’incite à lutter sans répit, politiquement et moralement, contre les inégalités sociales. Il me débarrasse personnellement de mouvements inutiles : lancé comme une bille qui fonce, victime de mon élan autant que de ma vitesse, j’avais oublié que l’arrêt s’avère parfois fécond. Enfin, il met en avant chez moi le besoin des autres, le goût des autres, la rencontre des autres, il intensifie ma curiosité de la nature et des civilisations, il me rend l’art — littérature, musique, peinture — infiniment et définitivement précieux.

Et vous ? Je crois qu’un bilan lucide, avec sa colonne positive et sa colonne négative, peut nous servir de guide pour les années à venir.

23 novembre

23ème jour : Apprivoiser l’incertain

            Ce confinement me fait « passer une vitesse » en philosophie : il m’oblige à redonner une forte place à l’incertitude dans mes jours.

            Toute vie est un vagabondage incertain. Nous ne savons à l’avance combien d’années nous seront offertes, quels seront nos amours, nos sentiments, nos chagrins, ce que nous réserve notre santé, comment évoluera notre profession, comment variera la société dans laquelle nous nous trouvons.

            Sur certains de ces points, nous avons accepté l’incertitude, associée à l’aventure, à la surprise, à la chance, mais nous considérons rarement tout sous cet angle. Le confinement nous désillusionne et rend l’incertain exhaustif.  

            Puisqu’on ne peut vivre sans l’incertain, apprenons à vivre avec. Ce qui choque d’abord, voire traumatise, nous parvenons avec le temps et notre conscience à l’apprivoiser et à lui donner du sel. Admettons notre essentielle légèreté de bouchon que le flot emporte, et goûtons le voyage.

22 novembre

22ème Jour de Confinement : Vivre guéri ou vivre blessé ?

            Lorsqu’un vélo s’arrête, il tombe.

Pas tout de suite, en fait… Il reste quelques secondes en équilibre, puis vient la chute.

Durant le premier confinement, le vélo a tenu debout. Cet épisode printanier nous avait sidérés en suspendant le temps.

Durant le deuxième confinement, le vélo s’est écrasé à terre. Cette réédition nous indispose davantage, nous affecte plus profondément, parce qu’elle nous met en colère, dessine le premier comme inutile, ronge la confiance que nous accordons aux experts et aux politiques, entame nos ressources. Le premier confinement nous paraissait une issue ; pendant le deuxième, on la cherche. Depuis quelques jours, on la trouve, cette issue, dans la vaccination.

            Bientôt, nous allons pouvoir reprendre nos activités. Attention ! Nous aurons des cicatrices à l’âme. Il faudra en prendre soin. Des fragilités se sont révélées, des indignations, des impatiences, des limites, des douleurs. Ne les cachons pas, ni à nous-mêmes ni aux autres, et travaillons à les rendre supportables.

            On doit savoir vivre blessé, pas guéri, car l’on n’est jamais guéri.

            Je ne crois pas dire quelque chose de triste, je pense parler avec réalisme : le bonheur ne consiste pas à éviter les malheurs ou à s’en tenir à l’abri, il consiste à les intégrer dans la trame de notre existence.

21 novembre

21ème Jour de Confinement : Espoir ou prévision

            Les candidats vaccins se multiplient, avec des résultats excellents pour le moment. Le ciel s’éclaircit. Une solution semble proposée à l’humanité, trouvée par l’humanité elle-même. Franchement, j’applaudis les esprits scientifiques qui nous sortent d’affaire.

            Beaucoup de gens disent : « ça y est, il y a de l’espoir. »

            L’espoir ? J’ignore si j’aime l’espoir… Il contient quelque chose d’irrationnel, d’irréaliste, une obstination têtue. De plus l’espoir me paraît souvent une condamnation du présent : il rajoute une couche de malheurs sur ce que nous vivons en suggérant que nous vivrons peut-être différemment.

            Ce qui se présente devant nous représente beaucoup plus que de l’espoir. C’est de la prévision. C’est l’assurance que le soleil se lève à la prochaine aube. C’est l’énoncé d’un futur autre - baisse de la pandémie, abandon des masques, des gestes barrière, de la solitude forcée, réouverture des magasins, des restaurants, des espaces sportifs, des lieux de cultures.

            Seulement, veillons à ce que demain n’endommage pas aujourd’hui. Pour l’heure, nous devons rester prudents et mobilisés. L’ironie cruelle reviendrait à attraper ce virus à l’instant sous prétexte qu’on l’évitera bientôt.

            Si demain nous débarrasse d’aujourd’hui, prenons garde à ce qu’aujourd’hui ne supprime pas demain.

20 novembre

20ème jour de confinement : La beauté sauve

            J’ai éprouvé une grande émotion à découvrir cette vidéo cette semaine. Sans doute l’avez-vous déjà vue… Elle nous montre une femme souffrant d’Alzheimer, renfermée sur elle-même, ne parlant plus, qui soudain renaît en quelques notes. La musique de Tchaïkovsky rend ses souvenirs à cette ancienne danseuse, et, malgré l’âge, une artiste surgit, dont on perçoit la tenue, la grâce, l’exigence, le bonheur. Son corps possède une mémoire que son esprit a perdu.

            La beauté sauve. Elle intensifie l’existence, elle nous donne le goût de vivre, elle nous emplit d’émotions positives. Moi qui fus un adolescent suicidaire retenu un jour par Mozart, je ne peux que témoigner à mon tour : les sons nous atteignent au plus profond, là où les mots n’arrivent pas ; ils sont capables de nous apporter l’énergie, la gaité, la douceur, l’enthousiasme.

19 novembre

 

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19eme jour de confinement : La force d’avoir la force

            Nous combattons les effets du confinement : structurer nos journées, nous créer volontairement des plaisirs — activité et repos —, lutter contre le pessimisme, remonter le moral des autres, nous répéter que la parenthèse ne durera pas. Une partie de nos forces s’occupe à simplement maintenir nos forces.

            Cette nouvelle et supplémentaire énergie paraît parfois coûteuse, voire exorbitante. Combien de mes proches se plaignent de s’user à s’équilibrer, à juste rétablir une situation normale ! Moi-même à l’occasion, je me vois obligé d’aller me chercher au fond du puits pour me réinstaller dans la lumière, apte à goûter la vie et l’écriture.

            Ne regrettons pas cette dépense demandée par les circonstances, elle reste un sage investissement. Ne cultivons pas la nostalgie de l’avant – cela nous attriste —, adoptons le présent tel qu’il est, avec ses exigences propres, et épousons-le.

            On nous serine depuis l’enfance que l’intelligence revient à la faculté de s’adapter. Alors ne soyons qu’intelligence, sans râle, sans mélancolie, sans comparaisons qui alourdissent. Retrouvons une forme de légèreté, celle qui consiste, en chaque instant, à bien porter le vêtement de notre existence.

18 novembre

 

18ème jour de confinement : Fatigué d’être fatigué

- Comment vas-tu ?

- Fatigué…

Je n’entends que cela, je me surprends même à le soupirer au téléphone. Et pour cause ! Des actes simples, autrefois ordinaires, demandent désormais tant de circonspection. On se lave les mains en sortant de l'ascenseur, on évite les transports ou, si on les emprunte, on évite ses contemporains, on se hâte de faire les courses, on travaille à distance — quand on a la chance de travailler ! —, on ne bavarde plus, on ne marche plus le nez en l’air, on ne trouve guère le loisir de céder au pur bonheur d’exister. Rien de plus normal, malheureusement, que cette lassitude…

Cependant, ce matin, je m’insurge : je suis fatigué d’être fatigué !

D’abord, ces mots ne passeront plus ma bouche, car, au lieu de me soulager, ils m’affaiblissent. S’il est bon de dire ce que l’on éprouve, s’exprimer nous modifie. Ici, cela m’abat. L’énoncé de mon accablement entretient mon abattement, voire l’amplifie.

– Comment vas-tu ?

– En pleine forme.

À l’autosuggestion négative répond l’autosuggestion positive. Se penser épuisé épuise, se penser bien prodigue du bien.

Ensuite, je veux donner un sens à ma fatigue : elle vient de ce que j’ai travaillé — ce qui reste formidable — et de ce que j’ai pris des précautions pour moi et pour les autres. Elle se pare de vertus, ma fatigue ! Loin d’être une présence étrangère et hostile en moi, elle raconte la droiture et l’efficacité de mon comportement. Allons jusqu’au bout : j’apprécie ma fatigue.

Mais à partir d’aujourd’hui, je lui adresserai un amour secret et silencieux.

17 novembre

17ème jour de confinement : Trop ou pas assez de temps

            On se plaint souvent de manquer de temps et voilà qu’on en a trop !

            Hier, je me rendais compte de mes contradictions : avant le confinement, je râlais ne jamais accomplir tout, et depuis le confinement, il m’arrive de me réveiller en considérant mon agenda comme une plage vide, déserte, effrayante. Avant, je courais après le temps (et il galope vite, le salaud…) ; maintenant, il me pèse et l’envie de le tuer me démange.

            Qui est responsable ? Lui, le temps court qui est devenu long ? Ou moi ?

            Peu importe ! Je ne peux pas le changer alors que je peux me changer. Modifier mon rapport au temps.

            J’ai décidé de le réinvestir. Certes, j’occupe mes journées à écrire — c’est mon métier, ma vocation, ma joie, mon accomplissement — mais impossible d’imaginer et de rédiger sans fin, il faut relever la tête, masser la nuque, chasser les pensées mortes, accepter le flux et le reflux de l’inspiration. Travailler plus ne constitue pas une solution.

            Alors j’entame cette semaine avec d’autres objectifs temporels : me remettre quotidiennement au piano et apprendre un nouveau morceau (bienvenue Bach ou Mozart) ; systématiser en rituel ma promenade ; faire enfin chaque jour les exercices que me demande mon coach sportif.

            Stop, je m’arrête ! Je n’ai déjà plus le temps…

Et je commence à me sentir mieux…

16 novembre

Vous valez bien plus qu'une multitude de moineaux ...

 Retour sur la 1ère quinzaine du confinement 

 

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